Dans cette ville bordée par la rivière et la mer, vivait un vieil homme, un grand-père. C’était une ville pleine de lumière, un peu spirituelle, entourée d’oliviers et de palmiers. Le quotidien de ce grand-père était illuminé par sa petite fille, qui avait les cheveux couleur or, et les yeux comme le ciel. C’était pour lui sa plus grande merveille. Elle avait de la joie, de l’innocence, et lui de l’expérience et la sagesse. Il l’aimait avec tendresse et pour lui elle était comme une princesse. Ensemble, ils étaient inséparables. Elle lui racontait ses journées, ses rêves, ses amitiés, son futur métier. 

Mais dans cette ville, elle se sentait comme dans une cage, alors il lui racontait sa jeunesse et ses voyages. Il lui raconta alors l’histoire du passage secret qu’il empruntait, dans sa jeunesse, pour retrouver son ami de l’autre côté. C’était dangereux, mais pour eux c’était un jeu, pour défier ces hommes qui séparent, retrouver un peu d’espoir et écrire de nouvelles histoires. 

Tous les deux croyaient en l’humanité, en l’homme et sa bonté. Un jour, ils y croyaient : ils réussiraient à instaurer la paix. Ils s’imaginaient plus tard, comme deux vieillards, et la fin de cette guerre de territoires. Tous les deux, insouciants et rêveurs, ils avaient écrit un serment, pour ne jamais devenir ennemis et combattants, pour ne jamais les séparer vraiment, pour en eux toujours rester insouciants. Un serment qu’il a écrit dans son cœur et sur une feuille, pour ne pas l’oublier, et garder en lui cet espoir d’un jour se retrouver.  

Mais un jour, le passage a été découvert et alors fermées ont été toutes les frontières. Ils ne se sont plus revus, plus jamais il ne l’a entendu. Mais pour ne pas s’oublier, et garder ce souvenir, ils se sont promis de répéter ces quelques vers, en temps de paix ou de guerre.  

Il a alors donné à sa petite-fille le poème, comme un héritage pour qu’elle puisse elle aussi transmettre le message. 

Mais depuis quelques jours, l’air devient lourd. Oui, l’armée fait son grand retour. Les gens commencent à tomber, et le grand-père commence à se questionner. Oui, cela fait déjà des années qu’ils viennent nous embêter, mais cette fois-ci, des familles entières sont décimées. Aucun endroit n’est sûr et il n’y a même plus de nourriture. Pour se protéger, ils n’ont pas d’armure, seulement les prières et les paroles des écritures. Les morts s’entassent, dans les camps on se masse, et les cœurs se cassent. 

“Grand-père, qu’est-ce qu’il se passe ? J’ai vu un mort dans un camion de glace.” 

Les enfants commencent à perdre leur innocence, des orphelins qui ne savent plus à qui donner la main, qui n’auront peut-être pas de lendemain. Un matin, il voulait lui ramener une clémentine, car pour tout le monde, c’était la famine. 

Mais sur le chemin, il a vu une bombe exploser au loin. Elle est proche de son quartier mais au pire, il ne veut pas y penser. On dit qu’un quartier a été attaqué, que les maisons se sont effondrées, et que les familles commencent à pleurer. Au fond de lui, il espère, mais petit à petit, il voit les pierres, et des humains par terre. On se croirait en enfer, dans cette ville qui devient un cimetière. Il ne sait pas quoi faire, se réfugie dans ses prières et marche jusqu’à voir un peu de lumière. 

Soudain, c’est le choc. La maison a disparu, frappée par les bombes et les obus. Il s’arrête, panique, chasse les débris, à la recherche de celle qui est la force de sa vie. Ses mains tremblent, son cœur vacille, sa gorge se serre, perdu dans cette terre devenue une prison à ciel ouvert. Il s’épuise et dans ses dernières forces puise. 

Non, ça ne peut pas lui arriver, le monde ne peut pas être si cruel. Tout ça ne peut pas être réel. Il l’appelle, lui dit qu’il a un cadeau pour elle. Il la cherche et soudain, il la voit. Il court et il la serre dans ses bras. Mais elle ne répond pas, simplement lui touche la barbe pour la dernière fois. Il lui dit : “réveille-toi ! C’est moi.” Elle lève les yeux, puis les ferme et part retrouver Dieu. C’était son dernier regard, celui du désespoir, celui qui disait pourquoi grand-père m’as tu racontée ces histoires ? Pourquoi à la bonté de l’homme m’avoir fait croire ?”

Sans vie était désormais son corps, et d’une tragédie ce n’était pourtant pas le décor. Elle avait l’âge d’apprendre des poésies, de s’amuser avec ses amis, de danser sous la pluie, d’inventer des musiques, rêver avec une baguette magique. Pourtant, elle devient à cet instant le personnage d’un récit tragique. 

C’est le choc et c’est un déchirement, dans son coeur c’est un tremblement. Il voulait lui dire, qu’il l’aimait, qu’il l’aimait vraiment, que ce n’était encore qu’un enfant, que pour lui, elle était tout et que sans elle, il deviendra fou. Il se met à genoux, implore le Seigneur d’adoucir ses pleurs, que s’arrête ce malheur. Il voudrait lui dire, que sans elle, il ne peut vivre. Que sans elle, la vie n’est plus belle. Plus rien n’a de charme, son être n’est plus que larmes : “Tu étais l’âme de mon âme ! Tu étais dans mon cœur, une flamme. Pour eux, tu n’es qu’un corps, mais pour moi, tu es mon trésor. Même si le ciel nous sépare, tu seras toujours dans ma mémoire et à jamais, je raconterai ton histoire. Tu étais un diamant qui rayonne, et voilà que si jeune déjà ton heure sonne. Ton sourire ne sera plus qu’un rêve… Ont-ils oublié que nous sommes tous les enfants d’Adam et Eve ?”

Il n’entendra plus ses chants qui étaient pour lui comme le printemps et plus rien ne sera comme avant. Est-ce que le monde l’entend ? Que font donc les puissants ? De ce mal, en sont-ils conscients ? 

Il a vu ce que l’Homme pouvait faire de pire, que face à ça même les grands ne peuvent rien dire. Qu’est-ce qui les fera réagir, si ce n’est pas de voir une petite fille mourir ? Quel était son crime ? Qu’ont fait ces milliers de victimes ? Pourquoi tant d’indifférence ? Pourquoi ce silence ? 

Il regarde autour de lui, et voit un morceau de feuille sous les décombres. C’est son poème, avec ses vers que, depuis des années, il répète et il se dit qu’il a été bête. Peut-être que tout ça au fond n’était-ce qu’une chimère ? Peut-être qu’ils ne seront jamais frères ? Et les larmes coulent, de son ami il se souvient, de leur espoir, de leur lien, perdu dans ce monde qui n’a plus rien d’humain. Peut-être avais-je tort ? Voilà de ma petite fille le corps mort, comment rester fort ? 

Il voudrait le déchirer, le jeter dans ces flammes qui ont tué sa vie et l’âme de son âme. Mais détruire ce poème, c’est pour lui mettre fin à ses idéaux, ce serait dire que plus jamais le monde ne sera beau. 

Alors malgré la peine, il ne cédera pas à la haine. Il reste un homme fort et digne pour le monde extérieur. Il a décidé de rester droit et vainqueur. D’être plus fort que la haine et la terreur. Il garde ce poème, et le met dans sa poche, se dit que c’est peut-être dérisoire. Mais au fond, il veut toujours garder cet espoir. 

De ces ruines, il ne veut pas partir, il a besoin de se recueillir. Mais soudain les gens commencent à courir, une pluie de bombes chimiques, qui brûlent et qui piquent. Il veut protéger le corps de sa petite fille, qu’elle soit enterrée avec son beau visage, d’une enfant qui a été douce et sage. Même les morts n’ont pas de répit, il se demande jusqu’où ira cette tragédie. 

Il la protège, son corps brûle, il a mal, se demande s’il pourra aller à l’hôpital. Autour de lui, il n’y a que la mort, mais il a décidé d’être un homme fort. Il entend une sirène, un soulagement lui parvient, et l’ambulance vient. De sa petite fille, il ne lâchera pas la main. Arrivé dans cet hôpital, son sang se glace, c’est une scène dramatique, une scène inimaginable. Des enfants qui n’ont plus de bras et plus de jambes, des enfants qui ne voient plus, d’autres qui n’entendent plus. Des mamans qui pleurent, du sang par terre, que se passe t-il donc sur cette Terre ? Le couloir est rempli de draps blancs, il n’y pas d’eau ni de médicaments. Les enfants tremblent, les mères s’évanouissent, en lui quelque chose d’autre se brise. 

Une alarme retentit, ce n’est pas encore fini. Les chars les encerclent, et les soldats vont entrer dans l’hôpital. Selon eux, y seraient cachées les forces du mal. 

Il cherche un drap pour sa petite fille, toujours dans ses bras. Mais il les voit courir, ils rentrent, cassent les portes, tirent en l’air. Il se cache dans ce couloir, il a toujours mal, son corps saigne de douleur, il tousse et il pleure. 

Un soldat âgé, peut-être le capitaine, arrive dans la pièce. Il le regarde, l’observe et lui dit : 

–  Guide-nous vers les armes, où sont les combattants ? Montre-nous le tunnel, sinon tu finiras comme elle. 

– Je ne sais pas. 

Le soldat le frappa, et le fouilla. 

  • Quelle est cette feuille dans ta poche ? Que veut-elle dire ? 

Le grand-père lui répondit : 

  • C’est un poème. De cette Terre, tu n’es pas le roi, cette feuille, rend la moi. En l’humanité, j’avais foi, et je veux mourir avec ce poème. C’est la seule chose de beau qu’il me reste. 

Le soldat l’arracha et la lut. C’était aussi écrit dans sa langue, et il comprit. Il semblait avoir peur, être parcouru soudainement par la terreur. Il lui criait de partir, que sinon il y aurait de nouveaux tirs et que lui aussi deviendrait martyr. Mais le grand-père n’avait pas peur, peut-être que c’était son heure. Alors il préférait mourir avec une lumière, avec des mots qui éclairent. Il commença à réciter pour la dernière fois son poème : 

  • Amis et frères, pendant notre jeunesse, notre amitié est notre richesse… 
  • Tais-toi ! 

Il tira et le grand-père tomba. 

  • … on se reverra, à Jérusalem ou à Gaza, c’est notre promesse. 

Il tira une seconde fois, et le grand-père mourut. 

Une fois à terre, le soldat dit au grand-père : 

J’ai respecté ma promesse et me voilà, devant toi. Nous étions trop rêveurs, c’était notre erreur. Nos parents avaient raison : nous ne serons jamais frères. 

Une larme coulait sur ses joues, oui, le monde devenait fou.

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